vendredi 4 septembre 2020

Les prédications du pasteur François Manac’h


Texte original d'une prédication du pasteur François Manac'h. 1947


Les prédications du pasteur François Manac’h ont été conservées dans les archives du temple de Saint-Brieuc. Leur étude montre avec quelle conscience le pasteur écrivait et ré-écrivait ses prédications. La plupart du temps, nous ne pouvons pas en tirer de conclusion très originales car les thèmes abordés sont ceux qui correspondent au calendrier liturgique, ni plus ni moins.
Malgré tout, nous avons pu extraire de larges extraits de deux prédications beaucoup plus personnelles qui nous permettent de mieux connaitre certaines préoccupations de ce pasteur dans les années 40 : la Libération de la France en 1944 et la capitulation de l’Allemagne. Une autre prédication parle d'un sujet qui tenait à cœur au pasteur Manac'h, celui de l'identité bretonne.


La forme
Ces prédications ont été consciencieusement rangées dans des pochettes en papier kraft ou avec des emballages de récupération. Souvent, elles sont écrites à la plume au dos de papier de récupération qui ne sont pas sans intérêt sur le plan historique. Ainsi on peut lire un papier à en-tête de l’aumônerie des Travailleurs Protestants à l’Étranger. On y apprend par un message du pasteur E. Barde que « la Société Centrale Évangélique a été chargée par la Fédération Protestante de France de s’occuper des travailleurs protestants partis pour l’Allemagne ».
Nous avons aussi un cahier d’écoliers de 100 pages dans lequel on trouve des exercices de latin.
On peut le dater entre 1905 et 1910, puisque François Manac’h y a indiqué son adresse du moment « Sente aux Moines à Sanvic. Seine Inférieure. » C’est la période où il exerce la profession de serrurier et habite Sanvic qui est un quartier du Havre.


Le style et la « technique »
Depuis les années 30, François Manac’h collectionne les pages d’un agenda biblique et celles de la revue Le Chrétien Évangélique, elles lui servent souvent pour enrichir sa prédication.
Une prédication peut resservir, ainsi celui intitulé « Toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu. Rom., 8, 28. » est développé le 8 décembre 1939 puis il est repris le 17 août 1947 avec des modifications…


Les références
Dans une prédication, François Manac’h cite Tommy Fallot, un pasteur considéré comme l’initiateur du christianisme social en France : « Ne lis pas ta Bible pour devenir plus savant mais pour devenir meilleur ». Une autre fois, toujours Tommy Fallot, « Dieu merci, je tombai malade, oui ma maladie est une épreuve mais elle est en même temps le salut… ».
On retrouve aussi dans ses documents un fascicule écrit par le nationaliste breton Marcel Guieysse  "Bretons et Protestants", édité aux éditions de La Cause en 1925.


Des prédications situées dans un contexte historique
En 1944, à propos de la Délivrance (1 Samuel 7/12) : « C’est d’abord la libération nationale que nous avons obtenue dans le cours de cette année, la liberté retrouvée pour nous et nos enfants, le droit d’agir et de penser librement.
En ce qui nous concerne, nous habitants de Perros, nous avons à bénir Dieu pour la Délivrance merveilleuse qu’il nous a accordée. Vous savez que les Allemands avaient fait de puissants ouvrages militaires dans lesquels les soldats pouvaient résister très longtemps ; Si nos ennemis s’étaient décidés à la résistance, que de vies humaines eussent été sacrifiées, non seulement parmi les militaires mais aussi parmi les civils. De nombreuses maisons auraient été détruites, des familles seraient maintenant dans le deuil et dans le dénuement. Or ces malheurs et ces souffrances nous ont été épargnés.
Grâce à Dieu, la libération s’est faite sans grand combat. Nous avons à bénir Dieu aussi par ce que malgré les difficultés de ravitaillement, nous avons eu tout de même le nécessaire.
Les cultes ont été célébrés régulièrement, la vie de l’Eglise a été assurée pendant toute la durée de la guerre. Les enfants ont fait leur instruction religieuse, les mourants ont eu la visite du pasteur. Toutes les Eglises n’ont pas eu ce privilège. Il en est dont le pasteur a été rappelé à Dieu et dont il a été impossible de trouver un remplaçant. Des membres des églises ont été dispersés et sont trop éloignés d’un lieu de culte. »


Document délivré par les forces d'occupation allemandes en 1944. Archives du pasteur François Manac'h

En 1945, un autre texte est écrit par le pasteur Manac’h, intitulé Cessation des hostilités avec l’Allemagne. Armistice : « Lundi 7 mai, après midi, nous avons appris avec une grande joie, la capitulation de l’armée allemande. Pour cette belle victoire obtenue par les armées des alliés sur leur ennemi a pris 5 ans d’incessants et furieux combats. Nous éprouvons, n’est-il pas vrai, le besoin de rendre grâce à Dieu une fois de plus en y réfléchissant bien, nous pouvons reconnaître que le monde n’est pas livré au hasard mais qu’une puissance souveraine et juste le gouverne… » Vient ensuite un résumé des grandes phases de cette guerre.
« Ce furent pour nous des jours d’angoisse quand nous apprenions l’avance irrésistible de l’ennemi et que nous voyions de nombreux compatriotes venir chercher un refuge dans notre ville ou les environs.
Et après ces malheureux, ce fut l’arrivée des soldats allemands, sous la domination des quels nous devions rester plus de quatre ans.
C’est avec une véritable stupeur que nous avons entendu la voix chevrotante du maréchal Pétain nous dire qu’il avait sollicité un armistice. Malgré notre défaite, bien que  se trouvant dans une situation qui, à vue humaine, paraissait désespérée, l’Angleterre continua seule la lutte, avec une poignée de soldats et peu d’armes. On pouvait la comparer au jeune David, qui, sans arme, muni seulement d’une fronde, alla au nom du Seigneur lutter contre le géant Goliath qui était armé jusqu’aux dents.
Pendant les années d’Occupation, nous avons souffert physiquement et moralement.
Physiquement par la pénurie de vivre, par la nécessité pour un grand nombre de faire de longues courses à la campagne pour y chercher un peu de pain ou de pommes de terre pour alimenter la famille.
Moralement en voyant l’attitude blâmable (scandaleuse) de quelques uns et de quelques unes de nos compatriotes en apprenant les arrestations et les déportations opérées par l’autorité allemande, par la séparation d’un mari prisonnier ou d’un frère, d’un fils et aussi, hélas, par la mort de quelques bien aimé.
Aussi le 10 août, avons-nous éprouvé une grande joie lorsque nous avons appris la reddition des soldats du Mez Goué. La reddition de ces troupes s’est faite, souvenons nous en, d’une façon providentielle ce qui nous a permis de ne pas avoir à déplorer de victimes et d’avoir pu conserver nos biens…
Maintenant nos enfants pourront de nouveau grandir et vivre dans un pays libre. La joie que nous éprouvons est toutefois grave car autour de nous des familles sont en deuil, d’autres sont encore anxieuses… »

Document délivré par les forces d'occupation allemandes en 1944. Archives du pasteur François Manac'h


Mentalité bretonne
La prédication du pasteur Manac’h du 26 octobre 1947 ne manquera pas de surprendre le lecteur d’aujourd’hui mais elle est le reflet des préoccupations fortes d’une époque. Le pasteur y expose le particularisme breton en matière de religion et décrit l’influence du clergé catholique. Écrite avec des mots simples, comme si l’on participait à une conversation, cette prédication met en évidence les convictions profondes de François Manac’h, un homme attaché viscéralement à sa terre, la Bretagne.
« Mentalité Bretonne.
On a dit, et je crois avec raison, que la Bretagne était la terre du passé et du souvenir. Puisqu’il en est ainsi, il me semble qu’un des moyens de connaître la mentalité de ce peuple, c’est de se pencher sur ce passé pour l’étudier.
En l’examinant, au point de vue religieux, on peut voir à quelle profondeur et dans quel sol plongent les racines des croyants bretons.
J’ai pensé qu’il y aurait intérêt à vous rappeler d’abord quelques faits essentiels de son histoire religieuse avant de vous parler de sa mentalité actuelle.
C’est vers le 3e siècle que le Christianisme fit son apparition en Bretagne. Il se heurta à l’opposition des derniers druides et au polythéisme grossier du peuple. Pendant deux siècles, il y eut une lutte entre les prêtres païens et le clergé. 




Au 5e siècle, des bretons d’Angleterre, pour ne pas subir la domination des anglo-saxons qui les avaient vaincus, commencèrent à immigrer dans la péninsule armoricaine. Chaque groupe était constitué par un moine. Ces religieux furent de merveilleux conducteurs d’hommes. Grace au concours que ces moines apportèrent au clergé du pays, ils triomphèrent de l’esprit de résistance des bretons qui acceptèrent le christianisme. Mais ils ne suivirent ces nouveaux prêtres que parce que ceux-ci respectèrent la plupart de leurs traditions celtiques et qu’ils se résignèrent selon la forte  expression  de Villemarqué « à greffer la foi chrétienne sur le chêne druidique ».
Le clergé ne détruisit donc pas ce que les païens avaient adoré. Il s’efforça de moderniser leurs croyances, de christianiser tout ce qui servait au culte ancien. Les menhirs furent surmontés d’une croix. Il en existe une à St Uzec auprès de Trébeurden sur lequel on a peint un christ et les instruments de la passion. 






Les arbres sacrés ne furent pas abandonnés puisqu’il suffisait d’y mettre l’image d’un saint pour que le prêtre vienne le bénir.   Les sources continuèrent à garder leur pouvoir de préservation et de guérison. Les feux du solstice d’été devinrent les feux de la St Jean. Certaines fêtes religieuses commencent encore aujourd’hui par un feu qu’un évêque ou qu’un prêtre, à la tête d’une procession, vient allumer. C’est ce qui se fait à Perros pour la fête de Notre Dame de la Clarté.
Vous savez combien grande est la place qu’occupe le culte des saints dans la dévotion des fidèles en Bretagne.
Charles Legoffic compare les saints bretons aux petits dieux du paganisme, ils ont, dit-il, les mêmes attributs et les mêmes fonctions domestiques. Les attributions des saints sont aussi variées que les besoins et les fonctions de la vie, pas un désir, pas un besoin qui ne trouve en eux un apaisement.
Voici ma dernière remarque sur le passé de l’Église bretonne. Pendant 700 ans environ, elle refusa de se mettre sous le joug de l’Église de Rome. Animée d’un esprit d’indépendance, elle lutta contre cette puissante Église pour conserver sa liberté. 



Ce n’est qu’au début du 13e siècle qu’une partie de son clergé se soumit  l’autorité du pape. Cette soumission ne lui apporta aucun avantage spirituel.
Lorsque nous, protestants, nous étudions l’histoire de nos origines, nous y découvrons une magnifique lignée de héros de la foi, des hommes fermement attachés à l’Évangile et dont la fierté était vivante. Ce glorieux passé qu’ils nous ont légué est un stimulant et un appel à une vie consacrée.
Il n’en est pas de même de nos compatriotes catholiques qui ne découvrent pas chez leurs pères une piété plus éclairée que la leur ; à certains d’entre eux on pourrait appliquer ces paroles de l’apôtre Paul « Ils ont du zèle pour Dieu mais ce zèle est sans connaissance ».
Le breton a l’âme religieuse, les magnifiques églises qui se dressent un peu partout, ainsi que les calvaires et les nombreuses croix qui bordent les chemins, en témoignent. De même que la multitude de pardons auxquels on vient encore en grand nombre aujourd’hui.




Je sais bien que la piété de la majorité de ceux qui assistent à ces manifestations est bien superficielle mais je me demande s’il y a pareil rassemblement religieux dans d’autres provinces de France. En Normandie où j’ai habité quelques années, je n’en ai pas vu.
La Bretagne est un territoire étendu et ses habitants n’ont pas la même mentalité partout. Celle des grandes villes ne diffère guère de celle des autres grandes villes de province, sauf que dans certaines l’anticléricalisme est moins accentué qu’ailleurs. Je pense à St Brieuc où les processions sont encore autorisées.
Puis il y a la population de la côte qui est plus évoluée et plus indépendante. Cela provient du fait que la plupart des hommes étant des marins ont vu dans le cours de leurs voyages autre chose que ce qu’ils ont vu chez eux. En Angleterre surtout, ils ont été en contact avec les œuvres protestantes. Rares sont les marins qui ne vous parleront pas des réunions auxquelles ils ont assisté à Cardiff ou Liverpool.
Le littoral a été plus accessible à l’évangélisation que les villes et les villages de l’intérieur. Vous n’avez qu’à jeter un coup d’œil sur nos différents postes et vous les trouverez sur la côte ou tout près. Dans les Côtes-du-Nord, vous avez St Brieuc, Paimpol, Plougrescant, Perros, Trébeurden, Locquemeau, Lannion et  Trémel à dix kilomètres. Dans le Finistère, Morlaix, Brest et dans le sud, l’oeuvre de M. William. Peut être que M. Somerville a quelques postes dans les terres ?

A l’intérieur des terres, le clergé continue à avoir une grande emprise sur la population. Il fait tout ce qui est en son pouvoir pour maintenir son autorité. Il tient à former la jeunesse. Leur principal moyen est l’école libre. L’instruction que les élèves reçoivent dans ces établissements est très souvent médiocre mais on y apprend le catéchisme. Récemment une mère disait à ma fille (institutrice publique) : « mon enfant n’apprend pas grand chose à son école, ceux que vous avez sont beaucoup plus avancés, pourtant je ne puis pas la retirer, autrement elle ne ferait pas sa communion. A contre cœur et en dépit de l’intérêt de leurs enfants, des parents se soumettent. Ils craignent de heurter le curé.
Les prêtres froissent, humilient les enfants qui ne vont pas à leur école. Une fillette alla se confesser pour communier le lendemain. Lorsque son confesseur l’interrogea, on lui demanda à quelle école elle allait. « A l’école laïque », répondit-elle. Il lui ferma le guichet de son confessionnal. Revenue à la maison elle raconta sa mésaventure. « Tu ne sais pas te confesser », lui répondit-on. « Va te confesser à un autre prêtre et s’il te pose la même question, tu diras que tu vas à l’école libre et tu auras l’absolution. »
Des histoires avec les prêtres, nombreuses sont les personnes qui en ont et qui vous les racontent mais qui, tout en critiquant leurs conducteurs spirituels, n’en continuent pas moins à les suivre. Beaucoup de bretons supportent avec beaucoup de malaise la domination du clergé.




Pourtant, même après avoir entendu la prédication de l’Évangile, ils ont beaucoup de mal à rompre avec le catholicisme. Il y a la question de la famille, la peur de la perte du gagne pain qui sont des obstacles. Mais n’y a-t-il pas aussi le fait qu’ayant été habitués à être dirigés ils ont peur de se décider eux mêmes.
On aime la prédication de l’Évangile en Bretagne. Même les personnes dévotes, qui n’oseraient pas entrer dans un de nos lieux de culte, l’écoutent  avec un vif intérêt lorsqu’elles peuvent le faire sans se compromettre, comme par exemple aux enterrements.
A côté des pratiquants plus ou moins zélés, il y a ceux qui vivent en marge de l’Eglise, qui lui sont hostiles ou qui s’en désintéressent. Parmi ceux là, tout sentiment religieux n’est pas éteint.
Il y a quelques années dans le cours d’une conversation que j’ai eu avec un commerçant, il me dit : « Je ne puis plus croire à ce que l’Eglise catholique enseigne et pourtant, j’ai besoin de croire à quelque chose et il y en a beaucoup comme moi. Ce qui m’inquiète c’est l’éducation de mes enfants ». Nous avons plusieurs de ces hommes, qui ne veulent pas aller à l’Eglise romaine, qui suivent nos réunions du soir. Il était du nombre de ces hommes qui avait suivi les réunions à la Semeuse et qui me disait : « Vous faites du bien et plus de bien que vous ne pensez ».
Quand on vit parmi ce peuple et que l’on entend ses confidences, on arrive à la conclusion que ce peuple n’a pas la religion dont il a besoin.

Sources
Archives du temple de Saint-Brieuc 


Liens
Biographie du pasteur François Manac'h, cliquer ici
Temple de Perros, cliquer ici 
Histoire de la paroisse protestante de Perros, cliquer ici


 



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